QUE PENSER DE L’ÉVOLUTION DE LA PLUTONOMIE AU CANADA?

Le revue Optimum, une revue du Centre d’études en gouvernance de l’Université d’Ottawa vient de faire paraître un de mes articles sur l’évolution de la plutonomie (i.e. concentration des revenus et richesses dans le haut de la distribution). Ceux qui sont intéressés peuvent lire l’article sur:

http://www.optimumonline.ca/article.phtml?lang=french&id=527

L’inscription à la revue est gratuite.

Pourquoi je songe sérieusement à voter pour le Parti Libéral du Canada le 19 octobre prochain.

La majorité des canadiens veulent changer le gouvernement actuel et malgré celà, selon les derniers sondages, il est possible que le Parti Conservateur de Stephen Harper puisse former le prochain gouvernement. Face à ce constat, il convient de se demander comment est-ce qu’un parti, qui est tellement éloigné des valeurs d’une grande majorité des canadiens, puisse-t-il gagner des élections. La réponse est simple. Au Canada, le parti qui forme normalement le gouvernement est celui qui obtient le plus grand nombre de députés. Le député, quant à lui, est élu dans sa circonscription s’il est le candidat ayant reçu le plus grand nombre de votes, pas nécessairement la majorité de votes. Il suffit donc que le vote de l’opposition soit suffisamment divisé sur plus d’un parti pour que le Parti Conservateur puisse espérer continuer de gouverner. Le Parti Libéral du Canada propose dans sa plate-forme une réforme du système électoral pour éviter ce genre de situations. Élire un gouvernement Libéral majoritaire permettrait donc d’espérer que cette élection soit la dernière avec ce genre de problème. Ceci constitue pour moi une raison majeure de voter pour le Parti Libéral du Canada.

En plus, il y a quelques raisons au niveau de la politique économique qui me poussent à voter pour le Parti Libéral du Canada. Présentement, celui-ci a une plate-forme de politique économique qui est, pour cette élection, plus social-démocrate que celle du Nouveau Parti Démocratique. En premier lieu, si nous adoptons une perspective keynésienne de l’analyse macroéconomique, nous désirons que le gouvernement fédéral utilise le budget public comme instrument de stabilisation de l’activité économique. Pour y arriver, le gouvernement doit avoir une politique de budgets équilibrés sur l’ensemble d’un cycle économique, c’est-à-dire qu’il doit faire des déficits en période de récession et faire des surplus en période de vaches grasse. Malheureusement, tant le Parti Conservateur que le Nouveau Parti Démocratique s’engagent à ne pas faire de déficit, même en période de récession. Ces promesses, si elles sont tenues, seraient déstabilisantes pour l’économie canadienne et contribueraient à faire augmenter le taux de chômage. Nul besoin d’être un génie en science économique pour comprendre que les personnes les plus démunies écoperaient plus que leur part de ce fardeau économique inutile. Ceci est un soucis majeur puisque le Canada vient tout juste d’entrer de nouveau en récession.

Finalement, au niveau de la politique fiscale, le Parti Libéral du Canada propose de diminuer le taux d’imposition fédéral sur la tranche de revenu entre 44 701$ et 89 401$ de 22% à 20.5%. Pour financer cette baisse, il propose de créer un nouveau palier d’impôt pour les revenus au-dessus de 200 000$. Ces revenus se verront imposés à un taux de 33% (au lieu de 29%) au niveau fédéral. Ceci signifie que toutes les personnes déclarant entre 44 701$ et 216 762.50$ de revenus imposables (après les déductions) sortiront gagnant de cette réforme. Pourquoi 216 762.50$? Parce que même les personnes avec des revenus imposables excédant 200 000$ profitent de la baisse d’impôt sur la tranche de leurs revenus qui se situe entre 44 701$ et 89 401$. Ce gain vient compenser les pertes sur les premiers dollars d’impôt supplémentaires sur les revenus en excédant de 200 000$. En conclusion, seules les personnes dont le revenu imposable excèede 216 762.50$ seront perdantes après cette réforme. Une petite recherche sur la base de données Cansim de Statistique Canada (série 204-0002) nous indique, qu’en 2012, il faillait avoir 215 700$ de revenu total de marché afin de faire partie des revenus les 1% les plus élevés. On peut donc raisonnablement penser que la situation financière d’au moins 99% des canadiens se trouvera améliorée suite à l’élection d’un gouvernement Libéral majoritaire. Pour ceux qui perdront, comme ils sont les personnes ayant le plus bénéficié de la croissance des revenus au courant des trente cinq dernières années, il est normal, qu’elles soient mises légèrement à contribution. C’est un pas dans la bonne direction. Ce pas est insuffisant selon moi mais il a le mérite d’aller dans la bonne direction. Le NPD, quant à lui, refuse de revoir la taxation des hauts revenus.

Pour ces raisons, je considère sérieusement voter pour le Parti Libéral du Canada le 19 octobre prochain.

Réflexions sur la performance économique du gouvernement Harper

Dimanche dernier, le Premier Ministre, Stephen Harper a déclenché la campagne électorale. Stephen Harper tente de vendre la performance économique de son gouvernement en comparant la croissance économique du Canada des dernières années avec celle des autres pays du G7. Selon lui, le Canada aurait la meilleure performance économique comparative des pays du G7. Les partis d’oppositions quant à eux prétendent que la performance économique du gouvernement conservateur est pitoyable. Qu’en est-il?

G7

Le graphique ci-dessus présente l’évolution du PIB pour les 7 pays membres du G7. À la lecture de ce graphique, l’affirmation du Premier Ministre semble tenir la route puisque, parmi ce groupe de pays, le Canada semble être le pays ayant le moins été touché par la crise de 2008-2009. Il a en plus eu la meilleure progression du PIB entre 2006 et 2014, soit durant tout le mandat du Parti Conservateur. Devons-nous conclure que le Premier Ministre dit vrai? Absolument, ces données sont irréfutables! Devons-nous alors affirmer que les partis d’opposition errent en affirmant que la performance économique du gouvernement actuel est pitoyable? Pas nécessairement. La croissance du PIB est influencée par les politiques économiques mises en place par un gouvernement. Elle est par contre aussi influencée fortement par d’autres facteurs tels que la conjoncture économique mondiale, la structure industrielle du pays, l’évolution de la qualification de la main d’œuvre, etc. La seule façon de répondre de façon non-équivoque à cette question serait de comparer la croissance du PIB du Canada entre 2006 et 2014 sous le gouvernement conservateur avec celle qu’aurait connu le Canada, durant la même période sous un autre gouvernement. Malheureusement, cette comparaison est impossible, puisqu’on ne peut pas réécrire l’histoire. C’est une des difficultés majeures en économie lorsqu’on veut étudier l’impact d’une politique économique. On doit alors se résigner à essayer de trouver quel serait la comparaison la plus proche de cette comparaison idéale.

CanadaOz

Au moment d’écrire ces lignes, je suis en Australie où j’effectue un séjour de recherche au School of Economics de l’University of Queensland. Il m’est alors venu à l’esprit de comparer la croissance économique du Canada durant cette période avec celle de l’Australie. Pourquoi ce choix? Essentiellement parce que les deux pays ont une économie qui dépend en grosse partie sur les exportations de ressources naturelles. La comparaison est donc plus appropriée que celle avec les pays du G7. Qu’en est-il de la performance économique du Canada lorsqu’elle est comparée avec celle de l’Australie. Si on se réfère au graphique ci-dessus, l’Australie a été beaucoup moins touchée que le Canada par la crise de 2008-2009 et la croissance économique cumulative sur la période semble de beaucoup supérieure à celle du Canada. Qu’est-ce qui peut expliquer cette différence. La proximité de l’Asie favorise les exportations australiennes vers la Chine et l’Inde, ce qui est hors du contrôle des deux gouvernements. Par contre, une partie de a différence peut être due aux choix différents de politiques de stabilisation économique qu’on choisit les deux pays. L’Australie était dirigée par un gouvernement Labor (le parent politique du NPD) durant la majorité de cette période.

Surplus

Le graphique ci-dessus étudie l’évolution des surplus budgétaires des gouvernements australiens et canadiens. Beaucoup d’économistes s’entendent sur le fait qu’un budget public doit être équilibré sur l’horizon d’un cycle économique. Ceci signifie qu’en période de forte croissance, on doit réaliser des surplus budgétaires afin que dans les périodes de difficultés économiques le gouvernement puisse soutenir l’économie en augmentant ses dépenses, ce qui cause des déficits. Comment évaluer les décisions du gouvernement Harper dans ce contexte. Au début de son mandat, alors que le Canada connaissait une période de forte croissance, le gouvernement conservateur a décidé, pour des raisons purement idéologiques, de diminuer le taux de la TPS. Ils ont fait l’inverse de ce qui serait prescrit par une saine gestion des finances publiques. Cette diminution de la TPS a diminué sa marge de manœuvre face à la crise. Au début de la crise, les deux gouvernements enregistrent des surplus budgétaires. Ceux-ci sont moins élevés au Canada puisqu’on a diminué la taxation. Au moment où la crise se présente, le gouvernement de l’Australie est beaucoup moins hésitant à augmenter les dépenses afin de soutenir l’économie. Quel est le bilan à la fin de la période qui nous intéresse? Le PIB australien a augmenté de 24.5% durant la période alors que celui du Canada n’a augmenté que de 14%. Il y a une différence énorme de plus de 10 points de pourcentage de croissance. Est-ce que la performance économique du Canada aurait pu être aussi bonne que celle de l’Australie durant la période. Il est difficile de l’affirmer hors de tout doute. Par contre, je suis convaincu qu’une meilleure gestion des politiques de stabilisation macroéconomique aurait pu permettre au Canada de performer beaucoup mieux. En conclusion, si vous décidez de voter pour Stephen Harper, vous devez trouver une autre raison que la performance de son gouvernement au niveau de la gestion de l’économie canadienne pour justifier votre vote.

Comment mesure-t-on la plutonomie?

Dans ce post, je réfère à un article de vulgarisation publié par la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa. Cet article porte sur une publication que j’ai co-écrit avec Myra Yazbeck et qui paraîtra dans la revue Social Choice and Welfare. L’article s’inscrit dans le cadre des événements de protestation « Occupy Wall Street », suite à la crise économique de 2007-2009. Dans ce texte, nous offrons une première tentative de formalisation des mesures du niveau de plutonomie, c’est-à-dire à quelle point les économies sont caractérisées par une partie de plus en plus importante des revenus et de la richesse qui est détenue par une petite minorité. Cet article de vulgarisation peut être lu sur:

https://sciencessociales.uottawa.ca/sites/default/files/public/research/fra/documents/plutonomiemondedidees.pdf

Note: La Faculté ne m’a pas envoyé les épreuves avant de mettre le tout en ligne. Il y a une erreur sur le diagramme de gauche du graphique: ils ont inversé les identification de la ligne « égalité » avec la courbe « US2007 ».

Comment devrions-nous choisir entre services publics et services privés?

Depuis quelques années à Ottawa et depuis que le nouveau gouvernement libéral a été élu à Québec, l’ère est au démantèlement des services publics. Dans ce contexte, il convient de se demander quel type de production, public ou privé, serait le plus apte à promouvoir le bien-être de la population canadienne ?  Cette question a fait couler beaucoup d’encre et les opinions sont partagées.  D’un côté, il y a les tenants d’un gouvernement fort et producteur qui ne jurent que par la production publique.  Avec la chute des systèmes socialistes de type soviétique à la fin du 20ème siècle, les tenants de cette position sont, par contre, de moins en moins nombreux.  D’autre part, il y a les tenants d’un état minimal avec un secteur privé plus présent.  Ceux-ci ont un plus grand auditoire depuis l’effondrement du bloc de l’est mais leur position n’en est pas moins dogmatique.  L’opinion de l’auteur de ces lignes est qu’il est alors primordial de biens analyser le pour et le contre de chaque type de production et de prendre des décisions éclairées qui tiennent compte de chaque situation particulière et qui ne peuvent certainement pas émaner de recommandations générales.

La théorie économique a de la difficulté à expliquer les différences fondamentales de performance entre la production publique et privée.  On suppose souvent une différence exogène dans l’habilité des gestionnaires publics et privés à minimiser les coûts pour un niveau de production donné. Le caractère exogène de l’explication n’est pas satisfaisant pour l’économiste qui souhaite expliquer de façon endogène à un modèle la différence entre les deux types de production.  L’explication de cette différence vient présentement de l’impossibilité d’avoir des contrats complets.  En effet, comme le suggère Williamson (1985), si les contrats sont complets, une entreprise publique peut imiter la forme d’organisation d’une entreprise privée et obtenir la même performance ou vice et versa.  Par contre, en présence de contrats incomplets, l’agent économique à qui appartiennent les droits résiduels de contrôle a de l’importance.  C’est les objectifs de ce dernier qui détermineront les incitations économiques auxquelles feront face les gestionnaires et qui détermineront, par le fait même, la performance productive de la firme.

Plusieurs études empiriques sur les performances relatives des différents types de propriété semblent conclure que la propriété privée d’une firme entraîne une plus grande efficacité de celle-ci.  Malheureusement, malgré le nombre élevé d’études effectuées sur le sujet, les conclusions qu’on peut en tirer sont difficilement généralisables.  Le fait d’observer que le secteur public est caractérisé par une moins grande efficacité que le secteur privé ne signifie pas pour autant que le secteur public introduit une inefficacité indésirable.  En effet, dans les sociétés capitalistes mixtes modernes les interventions gouvernementales se font dans des secteurs caractérisés par des structures de marché particulières qui sont moins compétitives que la moyenne des secteurs où on observe la propriété privée des firmes.  La mesure des performances relatives des firmes publiques et privées devrait prendre en compte ces facteurs car autrement, on crée un biais favorable pour la propriété privée des firmes. À ma connaissance, une seule étude a comparé la performance de firmes publiques et privées opérant dans le même marché. Il s’agit d’une comparaison entre le Canadian National et le Canadian Pacific entre 1956 et 1975. Il s’agit de deux compagnies canadiennes de transport ferroviaire. À cette époque, le Canadian National est sous propriété publique alors que le Canadian Pacifique est sous propriété privée. Les deux compagnies opèrent exactement dans la même industrie, sur le même territoire. Pour Caves and Christensen (1980), il s’agissait de la comparaison parfaite qui permettrait d’établir lequel des types de production, publique ou privée, était supérieur. Leur conclusion est que la performance des deux firmes est similaire et qu’il était impossible dans ce cas d’établir la supériorité d’un mode de production par rapport à l’autre. Ceci étant dit, il est évident que si le gouvernement crée un monopole dans un secteur qui serait autrement très compétitif (comme par exemple dans la distribution de breuvages), il induirait une diminution de la performance de ce secteur.

En terminant, il convient de souligner un dernier problème associée à la mesure de la performance des activités gouvernementales. En absence de mesures d’output basés sur les prix de marché, les comptes nationaux supposent que l’output du secteur public est égal aux dépenses sur les facteurs de production (entre autres, les salaires) et force ainsi les gains de productivité du secteur public à être nuls. Il faut alors prendre avec une certaine dose de scepticisme toute personne utilisant ces données pour établir la supériorité du secteur privé. Atkinson (2005) avait d’ailleurs suggéré au gouvernement britannique de baser les mesures de l’output public sur d’autres variables afin de contourner ce problème. Gu et Morin (2014) ont appliqué cette recommandation afin de mesurer les gains de productivité dans le secteur des hôpitaux publics au Canada. Ils en arrivent à la conclusion que le volume de production de ce secteur a augmenté de 4.3% annuellement entre 2002 et 2010 et que la productivité du travail dans les hôpitaux canadiens a augmenté de 2.6% annuellement durant cette même période. Ces chiffres se comparent avantageusement avec les chiffres du secteur privé.

En conclusion, je crois qu’il faut éviter à tout prix des approches dogmatiques visant au démantèlement de l’État. Ce genre d’approche est dangereux et n’est malheureusement pas appuyé sur des faits et des connaissances.

Références : 

Atkinson, Anthony (2005), Atkinson Review: Final Report Measurement of Government Output and Productivity for the National Accounts (Norwich, U.K.: HMSO). http://www.ons.gov.uk/ons/guide-method/method-quality/specific/public-sector-methodology/articles/atkinson-review-final-report.pdf

Caves, D.W. et L.R. Christensen (1980), The Relative Efficiency of Public and Private Firms in a Competitive Environment: The Case of Canadian Railroads, Journal of Political Economy, 88, 958.976.

Gu, W. et S. Morin (2014), Experimental Measures of Output and Productivity in the Canadian Hospital Sector, 2002 to 2010, Research Paper, The Canadian Productivity Review, Statistiques Canada. http://www.statcan.gc.ca/pub/15-206-x/15-206-x2014034-eng.pdf

Williamson, O. (1985), The Economic Institutions of Capitalism, Free Press, New York.

Une proposition de politique walrasienne en ce jour du souvenir : Il est probablement souhaitable que les ressources naturelles non-renouvelables soit mises sous le contrôle d’une agence publique internationale.

Aujourd’hui, le Canada a rendu hommage aux soldats canadiens tombés au combat. Les deux derniers, l’adjudant Patrice Vincent et le Caporal Nathan Cirillo, sont tombés en sol canadien, victimes d’attaques effectuées par des déséquilibrés influencés par la doctrine de l’État islamique et plus généralement par l’interprétation wahabite de l’Islam. Le wahabisme, courant très minoritaire chez les musulmans sunnites, doit sa visibilité et son influence aux recettes de la rente pétrolière d’Arabie Saoudite.

Ceci nous emmène donc à nous questionner sur la gestion des recettes des ressources naturelles non-renouvelable en général. Y a-t-il une structure de gestion de ces ressources qui serait économiquement et socialement plus souhaitable? Karl Marx avait dit à propos de ces ressources naturelles que « Du point de vue de l’organisation économique supérieur de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. »[i]. Karl Marx n’était pas le seul philosophe du XIXème siècle à préconiser la propriété collective des ressources naturelles. Léon Walras, un des pères de l’économie néoclassique, croyait que la terre devait être nationalisée, ce qui ferait sursauter plusieurs néolibéraux qui se réclament héritiers de sa pensée philosophique. Plus spécifiquement, il énonce le « théorème » suivant :   « Les terres sont de droit naturel la propriété de l’État. » et poursuit en disant « En d’autres termes, les terres appartiennent à toutes les personnes en commun parce que toutes les personnes raisonnables et libres ont le même droit et le même devoir de poursuivre elles-mêmes leur fin et d’accomplir elles-mêmes leur destinée, et sont au même titre responsables de cette poursuite et de cet accomplissement. Ici s’applique le principe de l’égalité des conditions qui veut que nous puissions tous profiter également des ressources que la nature nous offre pour exercer nos efforts. ».[ii]   La propriété publique des ressources naturelles serait même compatible avec une vision libertarienne à condition d’imposer un partage égal de la rente foncière comme principe d’appropriation originelle. [iii]

En plus de l’argument philosophique en faveur d’une propriété publique des ressources naturelles, les ressources naturelles non-renouvelables produisent un effet indésirable : elles sont la cause de plusieurs conflits armés. Bien que les évidences empiriques sur l’impact des ressources naturelles renouvelables, telles que l’eau, sur les conflits armés ne soient pas très fortes[iv], il en va autrement pour les ressources naturelles non-renouvelables, telles que le pétrole et le diamant. Certains avancent l’argument que ces ressources crééent des opportunités de financement pour certains groupes rebelles, tels que l’État islamique. Ces ressources font aussi de l’État une cible plus intéressante à cause du pouvoir liés à la rente de la ressource. Finalement, ces ressources rendent les mouvements séparatistes plus attrayants (lorsque la ressource est située sur le territoire qui réclame la sécession). À ce sujet, les évidences empiriques semblent indiquer une courbe en U inverse liant la quantité de ressources non-renouvelable à la présence de conflit. [v] La puissance de l’État est le principal argument théorique expliquant la partie décroissante de la courbe en U inverse au-delà d’un certain niveau de ressource. Certains États comme l’Arabie Saoudite, ont à leur disposition une quantité suffisante de ressources pour pouvoir acheter la paix sous forme de répression, de patronage ou de politiques de redistribution. Mon hypothèse (ce n’est qu’une hypothèse) est qu’au-delà d’un certain niveau, l’État devient lui-même un entrepreneur important sur le marché international de la ressource.

Pour des États n’ayant pas la même dotation en ressource naturelle, probablement que des entrepreneurs privés viennent supporter soit l’État, soit des groupes rebelles afin d’avoir accès à la ressource. Mais qui seraient ces entrepreneurs privés et quels sont les incitatifs économiques auxquels ils font face? Afin d’illustrer une réponse potentielle à cette question, considérons deux types de firmes: une firme de haute technologie et une firme de pétrole. Dans un premier temps, considérons la firme de haute technologie. Si elle veut augmenter sa part de marché, elle doit innover, proposer un nouveau produit. Que se passe-t-il maintenant pour la firme de pétrole? Une des façons potentielles d’augmenter sa part de marché est de financer un groupe armé afin de s’approprier une région abondante en cette ressource. Théoriquement, cet incitatif économique existe et pourrait expliquer la courbe en U inverse, les États et les groupes rebelles dans les régions moins abondantes en ressource devant s’associer avec des entrepreneurs privés. À ce moment, il n’y a plus monopole de la violence et on peut assister à l’émergence d’un conflit.

Quelle que soit la théorie expliquant le lien entre la présence de ressources naturelles non-renouvelables et l’émergence et la durée des conflits armés, le coût humain associé à ses conflits surpasse largement tout bénéfice que pourrait apporter la propriété privée ou nationale de ces ressources. C’est pourquoi mon intuition me suggère qu’il serait souhaitable que ces ressources soient mises sous propriété publique internationale, tant pour les raisons philosophiques mises de l’avant par Marx, Walras et certains libertariens, que pour des raisons purement économiques telles que les coûts associés aux conflits causés par ces ressources. Il faut par contre demeurer prudent à ce sujet. La création d’une agence internationale de gestion de ces ressources pourrait bien devenir elle-même sujette à la corruption et aux pressions des différents lobbies. À ce stade, je crois tout de même que le sujet mérite une réflexion.

[i] Cité à la page 118 dans Khazri, A. (2011), Le développement durable et les conflits armés, Télescope, 17(2), 114-130.

[ii] Walras, L. (1896), Études d’économie sociale : théorie de la répartition de la richesse sociale, p.218, Editions F. Pichon, Paris.

[iii] Cette idée est proposée par Hillel Steiner et Peter Vallentyne. Voir Arnsperger, C. et P. van Parijs (2003), Éthique économique et sociale, La Découverte, Paris.

[iv] Le lecteur peut consulter Theisen, O.M. (2008), Blood and soil? Resource scarcity and internal armed conflict revisited, Journal of Peace Research, 49(1), 81-96.

[v] Voir Collier, P. et A. Hoeffler (1998), On economic causes of civil war, Oxford Economic Papers, 50(4), 563-573; Collier, P. et A. Hoeffler (2004), Greed and grievance in civil war, Oxford Economic Papers, 56(4), 563-595 et Basedau, M. et J. Lay (2009), Resource curse or rentier peace? The ambiguous effects of oil wealth and oil dependence on violent conflict, Journal of Peace Research, 46(6), 757-776.

Stephen Poloz est-il un homme d’une autre époque?

Mardi dernier, Stephen Poloz, gouverneur de la Banque du Canada, invitait les jeunes à offrir leurs services gratuitement afin d’acquérir une expérience de travail en attendant que le marché du travail leur permette de trouver de l’emploi rémunéré.  Ceci a réveillé en moi de vieux souvenirs. Cette voix de M. Poloz résonnait à mes oreilles comme celle d’un fantôme surgit tout droit d’un passé révolu. Le gouverneur de la banque centrale remet la responsabilité de la situation de l’emploi dans les mains des chômeurs et les incite à patienter le retour « naturel » de la prospérité.

Je suis estomaqué par ces propos car je croyais que les élites économiques avaient maintenant la décence de se taire. Je me revois au début des années 90s, diplôme en main, cherchant avec l’énergie du désespoir un emploi, tout en conduisant un taxi. À ce moment-là, ce genre de discours était courant. Le Canada vivait une récession créée de toute pièce par l’obsession de la Banque du Canada à éliminer totalement l’inflation. Cette lutte à l’inflation s’inscrivait dans un contexte de changements économiques majeurs. Depuis le début des années 80s, on nous martelait que l’État providence était un frein à la prospérité de tous et qu’il fallait à tout prix éliminer autant que possible les réglementations, diminuer la progressivité de la taxation et limiter le rôle de l’État. Tout ceci était enrobé dans un discours sur l’excellence des élites. Mettre en place des politiques qui favorisent les élites économiques serait bénéfique à tous disaient-ils. Il ne fallait surtout pas s’inquiéter outre mesure des jeunes sans emploi puisque dans un avenir relativement proche, tous bénéficieraient de cette nouvelle prospérité collective.

Nous voici quelques décennies plus tard et le constat est clair. Ces politiques ont transformé nos économies nationales en plutonomies, des économies où une partie de plus en plus importante des revenus et de la richesse est entre les mains d’une petite minorité. En 1982, au Canada, la part des revenus de marché détenus par la tranche des 1% des revenus supérieurs représentait 8.3% (si on inclue les gains en capital). Juste avant la crise, en 2007, cette part s’élevait à 15.63%, une augmentation de 88%! Pour le premier millième des revenus, cette part a passé de 2.42% à 6.28%, une augmentation de 159%! Pour le premier dix-millième, cette part a passé de 0.73% à 2.17%, une augmentation de 197%! Les personnes qui se situent dans le haut de la distribution, les super-cadres, se sont accaparé la presque totalité de la croissance des trente dernières années.  En 2011, le revenu médian au Canada était de 47 700$. Si on ajuste pour tenir compte de l’inflation, ce même revenu médian était de 51 300 $ en 1976 (mesuré en dollars de 2011). Il y a donc eu une chute de plus de 7% du revenu médian lors des 35 dernières années. Je crois qu’il est temps de faire le constat d’échec des changements économiques qui nous ont été proposés durant les années 80s. Face à ce constat d’échec, je n’ai qu’une seule recommandation à faire aux décideurs de politique macroéconomique : prenez vos responsabilités, cessez d’être au service d’une petite élite et surtout ne commentez pas sur la volonté de travailler des jeunes qui sont involontairement sans emploi. Je les connais car j’ai la chance, en tant que professeur à l’Université d’Ottawa, de les côtoyer tous les jours. Ils sont pleins d’énergie, de vigueur et de rêves. Ils sont notre avenir, misez sur eux plutôt que d’en faire les boucs émissaires de votre propre échec!

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 344 autres abonnés