Geule de bois sociale

Encore une autre nuit à s’éclater. La cocaïne et l’alcool consommés en abondance nous ont emportés dans ce sentiment d’ivresse tant recherché. Malheureusement, maintenant, c’est le matin. C’est la gueule de bois. Les pastilles d’électrolytes ne suffiront pas à nous débarrasser de ce mal de bloc horrible. Il faut trouver une solution permanente à ce problème récurrent! Une autre nuit à s’éclater serait la solution facile et trop souvent choisie par le passé. Le dealer nous la proposera certainement encore. La cure de désintoxication est malheureusement plus difficile mais nécessaire. Il en va de notre survie!

Nos sociétés sont présentement dans un état similaire à ce type extrême de gueule de bois. Leurs stimulants nocifs sont ces politiques néolibérales d’austérité, de dérèglementation et d’ouverture inconditionnelle au commerce international prescrites lors des trente-cinq dernières années. La gueule de bois prend la forme d’un niveau de plutonomie[1] inédit : l’inégalité entre la classe des un pourcent les plus riches et le reste de la société n’a pas été aussi élevée depuis des décennies. Un des symptômes associés à cette gueule de bois sont la montée des extrémismes religieux et nationalistes qui attirent de plus en plus de personnes ayant ce sentiment d’avoir perdu tout pouvoir de contrôle sur leur environnement social ainsi que leur destinée individuelle. L’élection de Donald Trump mardi denier et le vote pour le Brexit en juin dernier ne sont que des symptômes d’un malaise plus profond.

Un coup de barre est nécessaire afin d’éviter le naufrage total au mains des extrémistes tels que Donald Trump. Quelle forme doit prendre ce coup de barre social? Je n’ai pas de réponse absolue à cette question. Ma seule conviction est que d’importants changements doivent être mis en place pour stopper ce naufrage annoncé. Les petits changements cosmétiques promis par l’élite politique dite progressiste ne feront, d’après moi, qu’empirer le problème. C’est un peu comme si on dit qu’il est possible de consommer de la cocaïne de façon raisonnable (il ne faut pas trop augmenter la taxation) si on fait de l’exercice et on se nourrit bien (quelques petits programmes de transferts de petite ampleur et bien ciblés). La seule solution est une cure de désintoxication totale. Le coup de barre doit être aussi radical que celui que les néoconservateurs ont imposé à nos économies dans les trente dernières années.

En tant que chercheur en science économique, mes réflexions, mes lectures et recherches m’ont mené à percevoir le pourtour de quelques morceaux de ce complexe casse-tête. Au cours des prochaines semaines, j’écrirai une série de petits textes à l’intention du non-économiste. Ces petits textes feront part de mes réflexions sur le sujet. Les sujets abordés seront:

  1. Évolution des inégalités dans le monde (une reprise de mon post du 9 novembre mais dans un contexte plus international).
  2. L’évolution des sentiments d’extrême droite dans le monde.
  3. À propos de l’efficacité économique.
  4. Nos économies sont elles concurrentielles?
  5. Le marché du travail et la détermination des salaires.
  6. Le rôle du commerce international et des ententes de libre échange.
  7. Pourquoi les riches épargnent-ils autant et les autres s’endettent-ils autant?
  8. Vivre selon « ses moyens » et la richesse cachée des nations.

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[1] L’utilisation du terme « plutonomie » se veut ici une tentative de traduction du terme anglais « plutonomy ». Ce terme a été introduit par des analyste de la City Group en 2005 pour décrire des économies dans lesquelles une large partie de la richesse est contrôlée par une minorité de plus en plus petite. Le terme a été repris par une de mes co-auteures et moi en 2015 dans le contexte des mesures d’inégalité. Il désigne alors le niveau de concentration de la richesse ou des revenus. C’est dans ce sens qu’il est employé ici. Le lecteur intéressé peut référer à :

Kapur A., Macleod N. et Singh N. (2005) Plutonomy: buying luxury, explaining global imbalances, Citigroup Industry Note.

Makdissi, P. et Yazbeck, M. (2015), On the measurement of plutonomy, Social Choice and Welfare, 44, 703-717.

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Réflexions sur l’élection de Trump

L’élection de Donald Trump à la présidence américaine est un signal clair de mécontentement envoyé par une partie de la population aux élites dirigeantes. En tant qu’intellectuels, nous nous devons d’essayer de trouver une explication pour ce genre de dérapage car tant et aussi longtemps que les origines de ce malaise social ne sont pas attaquées, il y aura des Trumps qui émergeront. Déjà, au Canada, Kellie Leitch, candidate à la chefferie du Parti Conservateur a salué l’élection de Donald Trump qu’elle considère comme un message qui doit aussi être entendu et livré au Canada. Le phénomène n’est pas isolé puisqu’on assiste à une montée de l’extrême-droite un peu partout en Occident et ailleurs dans le monde, Daesh en étant la forme la plus extrême. Cette montée de la droite populiste semble être causée par un rejet des élites dirigeantes par un pan de plus en plus élevé de la population. Les citoyens ont le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond. Dans un tel contexte, il est facile pour des démagogues de présenter une solution simple en pointant en direction d’un bouc émissaire. Comment en sommes nous arrivé à ce point?

Au début des années 80s, plusieurs politiciens commencent à marteler que l’État providence est un frein à la prospérité de tous et qu’il faudrait éliminer autant que possible les règlementations, diminuer la progressivité de la taxation et limiter le rôle de l’État. Dès le départ, le tout est enrobé dans un discours sur l’excellence des élites. Les taux marginaux d’imposition des revenus supérieurs ont été largement diminués. Au Canada, le taux maximum fédéral était de 46% avant l’élection du gouvernement Mulroney. Il est aujourd’hui de 29%. Il convient de noter que ce taux marginal maximum a été aussi élevé que 91% jusqu’en 1964 aux États-Unis et était encore de 70% lors de l’élection de Reagan. Au Royaume-Uni, le taux marginaux maximum était de 83% au moment de l’élection de Thatcher. Selon les tenants de cette révolution néoconservatrice, mettre en place des politiques qui favorisent les élites économiques serait bénéfique à tous. Il ne faut surtout pas s’inquiéter des personnes sans emplois ou des salariés à bas revenus puisque dans un avenir relativement proche, tous bénéficieraient de cette nouvelle prospérité collective.

La crise financière de 2007-2009, conséquence immédiate des politiques de dérèglementation néoconservatrices, ainsi que la crise des prix des denrées alimentaires semble avoir largement augmenté la polarisation au sein des différentes économies nationales (voir Stiglitz, 2012). La croissance économique des dernières décennies semble avoir profité exclusivement à une élite de plus en plus restreinte. Le résultat est une augmentation des troubles sociaux au niveau global qui culminent avec le mouvement Occupy Wall Street et le fameux slogan We are the 99% référant à l’augmentation de la part des revenus totaux détenus par le 1% les plus riches de la population.

Du côté des chercheurs en science économique, l’intérêt pour l’étude de la plutonomie est lancé par Piketty (2003). Celui-ci utilise des données fiscales françaises afin d’avoir une bonne image de ce qui se passe dans la partie supérieure de la distribution des revenus. L’idée de se tourner vers des données fiscales au lieu des données d’enquêtes est justifiée par le manque d’information sur ce qui se passe dans le haut de la distribution dans les enquêtes statistiques sur le revenu (essentiellement dû au nombre peu élevé d’observations d’intérêt et surtout à la censure de l’information sur les hauts revenus). L’idée novatrice de Piketty a lancé une série de travaux similaires sur plusieurs autres pays tels que les États-Unis (Piketty et Saez, 2003), le Royaume-Uni (Atkinson, 2005), le Canada (Saez et Veall, 2005; Fortin et al., 2012). Le constat semble le même partout, il y a une augmentation de la part des revenus détenue par les personnes situées au haut de la distribution et cette augmentation semble plus marquée dans les pays anglo-saxons, les chefs de file de cette révolution néoconservatrice. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que les deux premiers coups de canons sérieux de la révolution populiste ont été sonnés au Royaume-Uni avec le Brexit et aux États-Unis avec l’élection de Donald Trump.

L’évolution du haut de la distribution des revenus au Canada

La Figure 1 présente l’évolution de la part des revenus totaux détenue par le 1% le plus riche depuis le début du 20ème siècle au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada. On remarque que les trois pays semblent suivre une trajectoire similaire. Les parts des revenus totaux détenues par ce groupe est tout d’abord très élevé au début du 20ème siècle. Du milieu des années 30s jusqu’à la fin des années 70s, cette part diminue considérablement. Les années 80s semblent être un point tournant durant lequel on assiste à un changement de dynamique. La part des revenus de ce groupe recommence à augmenter pour se situer aujourd’hui à des niveaux similaires à celui des années 20s. En 2010, le 1% des individus les mieux rémunérés gagnent plus de 12% du revenu total. Ceci signifie qu’en moyenne, ils gagnent des revenus 12 fois plus élevés que le revenu moyen. Pour donner une idée de ce que signifie un revenu en moyenne 12 fois plus élevé que la moyenne, notons ce qu’il en est pour les individus qui font partie des 10% les mieux rémunérés sans faire partie du 1% les mieux rémunérés (i.e. ceux situés entre le 90ème et le 99ème centile de le distribution des revenus). Ces individus gagnent en moyenne un revenu qui est 2.8 fois le revenu moyen.

Figure 1 : L’évolution de la part détenue par le 1% les plus riches

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Source : Estimation de l’auteur à partir des données du World Top Incomes Database.

Tableau 1 : Seuil de revenu des différents quantiles en 2012

Top 5% Top 1% Top 0.1% Top 0.01%
Canada 112 800 $ 226 300 $ 797 000 $ 3 101 400 $
Ontario 114 100 $ 234 700 $ 865 900 $ 3 429 600 $
Québec 97 100 $ 190 200 $ 632 700 $ 2 086 300 $

Source : CANSIM série 204-0002, Statistiques Canada.

De qui parlons-nous lorsque nous parlons des plus hauts revenus au Canada? Le Tableau 1 nous donne cette information. Selon les données de CANSIM, dans l’ensemble du Canada, un individu qui gagne 112 800$ par an ou plus en 2012 fait parti du 5% des individus les mieux rémunérés aux pays. Pour faire partie du 1% les mieux rémunérés, l’individu doit gagner plus de 226 300$ par an. Un revenu de 797 000$ classe l’individu dans le 1/1 000 supérieur alors que l’individu doit gagner plus de 3 101 400 pour faire partie du 1/10 000 supérieur. Le Tableau 1 donne les seuils similaires pour l’Ontario et le Québec.

Figure 2 : Évolution de la part détenue par les 1/1000 les plus riches en proportion de leur part de la population

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Source : Estimation de l’auteur à partir des données du World Top Incomes Database.

Figure 3 : Évolution de la part détenue par les 1/10000 les plus riches en proportion de leur part de la population

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Source : Estimation de l’auteur à partir des données du World Top Incomes Database.

Les Figures 2 et 3 présentent l’évolution des revenus du 1/1 000 et 1/10 000 les mieux rémunérés. On constate la même évolution en U au cours du 20ème siècle, mais de façon encore plus prononcée. Plutôt que de présenter les parts du revenu total détenus par ces deux groupes de la population, j’ai choisi plutôt de donner un ordre de grandeur relatif des revenus de ces groupes. En 2010, les individus du 1/1 000 les mieux rémunérés gagnent en moyenne un revenu qui est plus de 43 fois plus élevés que le revenu moyen. Pour les individus faisant parti du 1/10 000 les mieux rémunérés, leur revenu est en moyenne 144 fois plus élevé que le revenu moyen!

Que s’est-il passé pour qu’on assiste à un tel revirement?

Afin d’essayer de comprendre la dynamique ayant entrainé une telle hausse de la concentration des revenus au haut de la distribution, analysons tout d’abord l’évolution de la productivité du travail et du salaire médian durant la période commençant au début des années 80s. La Figure 4 montre l’évolution de la productivité du travail et de la rémunération médiane des hommes durant cette période. Alors qu’au début de cette période, la productivité du travail et la rémunération médiane semblent suivre une trajectoire similaire, il semble y avoir un arrêt complet de l’évolution de la croissance de la rémunération médiane après l’arrivée au pouvoir du gouvernement Mulroney en 1984. Pourtant, durant toute cette période, la productivité du travail a continué à augmenter au Canada. Duygun, Hao, Isaksson et Sickles (2014) trouvent un résultat similaire pour les États-Unis. Leurs statistiques sur le productivité couvrant une plus grande période, ils montrent que l’évolution jointe de la productivité du travail et de la rémunération médiane suivent une trajectoire similaire entre 1947 et les années 70s. À la suite de l’arrivée au pouvoir du Président Ronald Reagan, il y a un arrêt de la croissance de la rémunération médiane alors que dans ce cas aussi, la productivité du travail continue à augmenter.

Figure 4 : Évolution de la productivité du travail et des salaires

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Source : Estimation de l’auteur à partir de l’Enquête sur les antécédents de travail (1981), l’Enquête sur l’adhésion syndicale (1984), l’Enquête sur l’activité (1986-1990) et l’Enquête sur la population active (1997-2011). Les autres années sont tout simplement calculées par interpolation linéaire.

Comment expliquer un tel renversement dans l’évolution de la rémunération de la classe moyenne? Piketty (2013) pointe vers l’abolition des taux d’imposition quasi-confiscatoires pour les revenus très élevés. Faisons l’hypothèse que la somme des rémunérations des propriétaires de l’entreprise, de la haute direction et du reste des travailleurs est en quelque sorte la répartition d’un surplus joint qu’ils ont collectivement créé. Les propriétaires et la haute direction ont une grande marge de manoeuvre quant à la répartition de ce surplus. Que se passe-t-il lorsqu’il y a des taux d’imposition quasi-confiscatoires pour les hauts revenus? Comme il y a un certain coût social a s’accaparer une part plus grande d’un surplus joint que les autres individus et comme de toute façon, une grande partie de cette appropriation ira au gouvernement sous forme d’impôt, le coût de l’opération est supérieur à son bénéfice et les incitatifs économiques sont en place pour une répartition plus égale de ce surplus sous forme de salaires plus élevés pour la plupart des travailleurs dans l’entreprise. Qu’arrive-t-il maintenant lorsqu’on aboli le caractère quasi-confiscatoire des taux marginaux d’imposition sur les hauts revenus. Le coût social de s’accaparer une part beaucoup trop grande du surplus demeure. Par contre, le bénéfice de l’opération augmente substantiellement. Il y a alors changement dans la décision de répartition et la haute direction et les propriétaires s’accaparent la presque totalité des nouveaux surplus. Il convient de noter ici qu’on parle de partage d’un surplus joint. Cette augmentation de revenu, n’est en rien liée avec la productivité réelle du personnel de direction, productivité qui est en soit, extrêmement difficile à mesurer. Il suffit d’ajouter à ce contexte une série de dérèglementation qui ont permis à certaines personnes de pouvoir extraire des rentes en exploitant leur pouvoir de marché et leur information privée et le portrait est complet. Nous assistons à une hausse des hauts revenus qui n’entraîne pas une croissance générale de l’économie puisque les incitatifs à produire plus n’y sont pas associés.

Thomas Piketty pointe aussi vers la hausse de la capitalisation de nos économies. En fait, ceci constitue une thèse centrale de son livre. Piketty analyse, dans une perspective historique partant du 19ème siècle, l’évolution du ratio du capital sur la production totale en Europe et aux États-Unis ainsi que la répartition de ce capital. Les conclusions qu’il en tire sont inquiétantes. En fait, il observe que lorsque Karl Marx a écrit le capital, il avait tout à fait raison de conclure que le capital était de plus en plus concentré et qu’il s’accaparaît une part de plus en plus grande de la rémunération. Karl Marx prévoyait que cette dynamique allait continuer dans la même direction jusqu’à ce que la concentration des revenus devienne tellement inégalitaire qu’il y aura soulèvement des travailleurs. Nous connaissons maintenant la suite. Si on observe l’histoire économique du 20ème siècle, Marx a eu tors. Il y a eu une émergence d’une classe moyenne aisée dans la plupart des économies industrialisées. Selon Piketty, les deux guerres mondiales constituent des accidents historiques qui ont fait dévier la dynamique par rapport à celle prévue par Marx. Ces guerres ont eu deux effets sur cette dynamique. Premièrement, il y a eu destruction massive du capital de production. Deuxièmement, l’effort de guerre a imposé la nécessité d’introduire une imposition progressive des revenus. Après la seconde guerre mondiale, les pays ont des taux marginaux d’imposition du revenu maximum quasi-confiscatoires qui dépassent les 90% aux États-Unis et au Royaume-Uni. Des taux d’imposition des héritages extrêmement élevés sont aussi mis en place. Cette nouvelle structure fiscale et la destruction du capital, couplés à une plus forte règlementation des économies nationales ont ralenti le processus de reconstitution du capital. L’élimination progressive des hauts taux d’imposition et les dérèglementations mises en place depuis les années 80s, ont malheureusement reconduit les économies développées sur la trajectoire prévue par Marx. Les accidents historiques du 20ème siècle ont été une courte déviation de cette trajectoire. Par contre, ces accidents historiques ont aussi un rôle pédagogique : Ils indiquent qu’il est possible, en utilisant l’intervention publique, de faire dévier les économies capitalistes de la trajectoire marxiste.

À titre de parenthèse, il convient de noter avant de terminer cette section, qu’un des effets que peut avoir la suraccumulation du capital est la robotisation de l’économie. Lors de sa Matin Feldstein Lecture de 2013, Summers (2013) argue que dans un tel contexte, le capital, plutôt que d’agir comme complément de production au travail vient plutôt se substituer au travail. Son accumulation a alors pour effet de produire une pression à la baisse sur les salaires plutôt que de les faire augmenter, ce qui entraîne aussi une augmentation des écarts entre la rémunération du top 1% et du reste de la population.

Quelques pistes de politiques économiques

La solution de Piketty repose sur la mise en place d’un cadastre financier international et l’instauration d’une taxation du capital au niveau international. La concurrence entre les différentes juridictions fiscales rend extrêmement difficile et hasardeux pour un pays de s’aventurer seul dans cette nécessaire aventure. Le Tableau 2 donne un ordre de grandeur de la taxation du capital envisagée par Piketty. Tout d’abord, pour les niveaux modestes de capital, i.e. de 0 $ à 1 500 000 $, Piketty envisage une taxation relativement faible de l’ordre de 0.1% à 0.5%. Qu’est-ce que ceci signifie pour la personne de la classe moyenne qui détient la plus grande partie de sa richesse sous la forme de la propriété foncière qu’il occupe? En fait, ce niveau de taxation ne devrait pas augmenter sa charge fiscale puisqu’il convient de noter que contrairement à la taxation foncière qui est actuellement en vigueur au Canada, la taxation ne serait appliquée que sur le capital net (i.e. la valeur de la maison moins le montant restant d’hypothèque). Pour les niveaux de capital modéré (i.e. entre 1 500 000 et 7 500 000 dollars), il envisage un taux marginal de 1%, ce qui équivaudrait à récupérer l’imposition des revenus du capital qui ne sont pas déclarés comme revenus. Afin de comprendre le point sur les revenus du capital non déclarés, Piketty prend comme exemple Liliane Bettancourt (héritière de l’empire l’Oréal et 10ème personne la plus riche sur la planète selon Forbes). Celle-ci a une fortune de l’ordre de 30 milliards d’euros (45 milliards de dollars canadiens). Selon les propres dires de Madame Bettancourt, ses revenus déclarés seraient de l’ordre de 5 000 000 d’euros. Ceci représenterait un rendement 0.017%. Il est évident que les revenus sur cette fortune dépassent ce montant. Un simple placement dans un compte d’épargne rapporterait au moins 100 fois plus, et ceci sans négocier le taux. Dans un tel cadre, l’imposition du capital permet de mettre à contribution certaines personnes qui ne payent actuellement pas leur juste part des impôts. Les taux par la suite sont progressifs. Pour les fortunes entre 7 500 000 et 15 000 000 dollars, Piketty envisage un taux de 2%. Ceci signifie qu’il confisque la part du rendement qui peut être obtenue sans effort dans les choix du placement pour ces niveaux de fortune. Finalement, pour les fortunes au-dessus de 15 000 000 dollars il envisage un taux marginal de 5% à 10%. Ceci aurait pour effet de confisquer en moyenne tout le rendement et une partie du capital accumulé. Ceci viendrait plafonner les fortunes. Des personnes ayant des idées extrêmement novatrices (donc avec un très fort rendement sur l’investissement) pourraient accumuler initialement plus, mais une fois la personne ou ses descendants transformés en rentiers, il y aurait une ponction réelle sur ces niveaux trop élevés de capital accumulés.

Tableau 2 : Seuil de revenu des différents quantiles en 2012

Capital Taux de taxation
0 € à 1 000 000 € (0 $ à 1 500 000 $) 0.1% à 0.5%
1 000 000 € à 5 000 000 € (1 500 000 $ à 7 500 000 $) 1%
5 000 000 € à 10 000 000 € (7 500 000 $ à 15 000 000 $) 2%
Plus de 10 000 000 € (plus de 15 000 000 $) 5% à 10%

Source : Piketty (2013). Les montants entre parenthèses sont des approximations en dollars canadiens qui donneraient des seuils arrondis les plus proches des montants proposés en euros par Piketty.

Au-delà de la proposition de taxation du capital de Piketty, nous devrions aussi envisager une coopération internationale afin d’augmenter substantiellement le niveau de taxation des hauts revenus. Il convient par contre ici de s’assurer que les taux ne fassent pas diminuer outre mesure les incitatifs économiques à travailler. Milligan et Smart (2015) ont étudié l’élasticité des revenus déclarés au taux marginal de taxation dans le top 1% de la distribution des revenus au Canada. Cette élasticité est de 0.689, ce qui signifie qu’une augmentation de 1% du taux marginal de taxation entraîne une diminution des revenus déclarés de 0.689%. Grace à cette élasticité, ils évaluent le taux marginal de taxation maximal sur ces tranches de revenus (i.e. celui qui génère la plus grade recette fiscale) à 44.4%. Si on compare ceci aux taux marginaux maximums combinés au Canada présentés au Tableau 3, on constate qu’on a presqu’atteint ou même dépassé ce taux marginal maximum dans les provinces canadiennes. Milligan et Smart poussent tout de même un peu plus l’analyse en décomposant cette élasticité en deux groupe : Les individus situés entre le 99ème et le 99.9ème centile et ceux situés dans le top 1/1 000. Pour les premiers, l’élasticité est de 0.313 et pour le second groupe, 1.451. Ils associent ces élasticités à des taux maximum potentiel de 63.8% pour le premier groupe et 27.5% pour le second groupe. S’il était possible de taxer le premier groupe tout en exemptant le second, on pourrait augmenter la recette fiscale substantiellement. Par contre, ceux qu’on voudrait le plus taxer semblent nous glisser entre les doigts.

Tableau 3 : Taux marginaux maximums combinés au Canada

Province Taux marginal combiné maximum
Terre-Neuve-et-Labrador 42.3%
Île-du-Prince-Édouard 47.4%
Nouvelle-Écosse 50%
Nouveau-Brunswick 45.1%
Québec 50%
Ontario 49.5%
Manitoba 46.4%
Saskatchewan 44%
Alberta 39%
Colombie-Britannique 43.7%

Source : Milligan et Smart (2015).

Qu’est-ce qui explique ce résultat. Dans leur analyse théorique et empirique de la fiscalité des hauts revenus, Piketty, Saez et Stantcheva (2014) expliquent que l’élasticité des très hauts revenus peut être décomposée en trois parts :

  1. Effet d’offre de travail (c’est ce qui inquiète les économistes)
  2. Effet d’évasion fiscale (principalement causé par les échapatoires fiscaux)
  3. Effet de bargaining sur les hauts salaires (c’est l’effet que nous avons décrit à la section précédente et que nous voulons minimiser, tout comme la pollution)

Si dans un tel contexte, on commence par éliminer les échapatoires fiscaux, il serait surprenant que l’élasticité des revenus déclarés de ce groupe soit supérieure au groupe situé entre le 99ème et le 99.9ème centile puisque l’effort de travail est moins élevés dans la composante bargaining. Si nous faisons l’hypothèse que l’élasticité sur ces revenus est, tout comme dans Piketty, Saez et Stantcheva, composée de 40% d’effet d’offre de travail et de 60% d’effet de bargaining, le taux maximum optimal serait alors de 85.5%, ce qui est assez proche des taux maximaux existant entre la fin de la seconde guerre mondiale et la fin des année 70s.

Finalement, il convient aussi de souligner qu’il serait aussi important de revoir les dérèglementations effectuées depuis le début de la révolution conservatrice. L’élimination de ces règles pourrait grandement avoir déstabilisé le système financier et ouvert des portes à des possibilités d’aléa moral. De plus, en augmentant les pouvoir de marchés de certaines entreprises et corporations professionnelles, ces dérèglementations ont introduit un incitatif inverse en rendant possible d’augmenter certains revenus individuels en diminuant la production.

Bibliographie

Atkinson, A.B. (2005), Top Incomes in the UK Over the Twentieth Century, Journal of the Royal Statistical Society, Series A, 168, 325-343.

Duygun, M., J. Hao, A. Isaksson et R.C. Sikles (2014), World Productivity Growth : A Model Averaging Appoach, mimeo, Rice University.

Fortin, N., D.A. Green, T. Lemieux, K. Milligan et W.C. Riddell (2012), Canadian Inequality: Recent Developments and Policy Options, Canadian Public Policy, 37, 121-145.

Milligan, K. et M. Smart (2015) Taxation of top incomes in Canada, Canadian Journal of Economics, 48, 655-681.

Piketty, T. (2003), Income Inequality in France, 1901-1998, Journal of Political Economy, 111, 1004-1042.

Piketty, T. (2013), Le Capital au XXI siècle, Paris, Éditions du Seuil.

Piketty, T. et E. Saez (2003), Income Inequality in the United States, 1913-1998, Quarterly Journal of Economics, 118, 1-39.

Piketty, T., E. Saez, et S. Stantcheva (2014), Optimal Taxation of Top Labor Incomes: A Tale of Three Elasticities, American Economic Journal: Economic Policy, 6, 230-271.

Saez, E. et M.R. Veall (2005), The Evolution of High Incomes in Northern America: Lessons from Canadian Evidence, American Economic Review, 95, 831-849.

Stiglitz, J.E. (2012), The Price of Inequality. How Today’s Divided Society Endengers Our Future, New York: W.W. Norton & Company.

Summers, L.H. (2013), Economic Possibilities of Our Children, NBER Reporter, 4, 1-6.

Quand le Parti Libéral parle à gauche et gouverne à droite

Le Premier Ministre, Justin Trudeau, a mainte fois répété lors de la campagne électorale et depuis son élection que la réduction des inégalités et le soutient au citoyens de la classe moyenne et à ceux qui aspirent à en faire partie était un des objectifs principaux de son gouvernement. Il est clair que certaines décisions prises par le gouvernement libéral depuis son élection sont tout à fait allignées sur ce principe. Par contre, le 28 septembre dernier, il y a eu un vote sur le projet de loi C-234 qui visait, entre autre, à interdir l’embauche de briseurs de grêve durant un conflit de travail et à garantir le retour au travail de tous les employés à la fin du conflit. Le texte du projet est assez posé et incorpore des clauses permettant à l’employeur de se protéger contre les abus potentiels de grévistes durant un conflit. Malheureusement, la majorité des députés du Parti Libéral du Canada (à l’exception de cinq) ont voté contre ce projet de loi.

On dit que Franklin D. Roosevelt aurait dit à des leaders syndicaux qui lui présentait des demandes: « I agree with you, I want to do it, now make me do it ». Cette citation illustre le fait que les politiciens, même les plus puissants, sont sujets à des pressions qui font en sorte qu’ils ne peuvent faire tout ce qu’ils souhaiteraient faire. Quand un politicien travaille pour le bénéfice d’un nombre élevés de citoyens et que, ce faisant, impose un coût à une minorité favorisée et bien organisée, il est parfois difficile de pouvoir mener à bien les projets. Ceci est dû au fait que cette minorité a un grand intérêt à faire les pressions politiques nécessaires pour faire reculer le politicien. S’attaquer à l’augmentation de la plutonomie dans nos sociétés n’est pas un tâche simple. Plusieurs changements politiques et réglementaires mis en place depuis les années 1980s ont augmenté le pouvoir de négociation des patrons. Ceci a certainement contribué à un partage moins équitable du surplus commun créé par les travailleurs et les détenteurs du capital de production et leurs représentants. Le projet de loi C-234 aurait été un mouvement dans l’autre direction permettant de retransférer une partie du pouvoir de négociation du patron vers le travailleur. Les députés du Parti Libéral, à l’exception de cinq, n’ont pas eu le courage de prendre parti pour les travailleurs sur ce sujet. Cette décision va à l’encontre de leur objectif de redonner sa place à la classe moyenne puisque le pouvoir de négociation des travailleurs est un élément clé dans l’établissement de salaires plus équitables. Ce pouvoir de négociation est beaucoup plus important dans la détermination de la distribution finale des revenus que les quelques points d’impôts que le Parti Libéral a modifié pour satisfaire à l’image progressiste adoptée lors de la campagne électorale. Je crois qu’il convient ici que les citoyens de la classe moyenne, qui sont en majortié des salariés, s’organisent afin d’aider le Premier Ministre à faire ce qu’il dit avoir l’intention de faire car clairement, sur ce dossier, il a échoué.

Une lettre au CRTC concernant une expérience récente avec Bell Mobilité

Je voyageais fin août, début septembre sur la Côte-Nord. Les seuls fournisseurs cellulaires qui couvrent cette région en entier sont Bell et Telus. Ma compagnie de cellulaire est Fido mais comme nos cellulaires sont achetés auprès de Apple sans contrat, nous pouvons changer les sim cards. Ma conjointe et moi sommes donc allés à la boutique Bell du Centre Rideau pour acheter deux sim cards Bell prépayées pour ce voyage. Je tiens à dire que ce genre de produit est facilement accessible dans les autres pays (nous voyageons régulièrement hors du Canada). Ni Telus, ni Bell ont des plans prépayés qui donnent accès à assez de Gb de données et d’appels interurbains (essentiel lorsqu’on est en voyage). Le vendeur, Simon Parent, nous a fortement conseiller de prendre un plan mensuel de Bell incluant tous les appels, textos, et 2 Gb de données partageables. Il nous a dit que puisque nous fournissons nous-même l’appareil, nous pouvions dès notre retour de voyage annuler facilement le plan. Je lui ai alors dit que selon mon expérience passée avec Bell je devrais me battre avec le service à la clientèle durant des heures pour pouvoir annuler le plan. Il m’a assuré que le service est maintenant amélioré et que si j’éprouvais des difficultés à annuler le plan, je pourrai venir à la boutique Bell et on le ferait pour moi. J’ai donc acheté le plan, malgré la forte hésitation de ma conjointe.

À notre retour de voyage, j’ai essayé d’annuler le contrat. À mon premier essai, qui commença le 6 septembre à 12:41, j’ai pu parler à une personne du service à la clientèle. Cette personne m’a confirmé que nous étions effectivement admissible à une annulation sans frais puisque nous avions fourni nos propres appareils. Elle me dit ensuite qu’elle ne pouvait pas faire elle-même cette annulation puisqu’un autre département était en charge de cette opération. Elle m’a donc transféré vers ce département. Finalement, après 51 minutes d’attente (voir capture d’écran ci-jointe), la personne qui a répondu parlait avec son collègue et a accroché le bouton de fin d’appel par erreur (je suppose). J’ai donc dû, à 13:34 recommencer mon attente au service à la clientèle. Lorsque le nouveau préposé m’a répondu, je lui ai demandé s’il pouvait rapidement me transférer au bon département puisque j’avais déjà attendu 51 minutes lors de mon appel précédent qui a pris fin à cause d’une erreur de l’employé de Bell. Il m’a dit que c’était impossible. J’ai donc mis fin à ce second appel qui a duré 46 minutes (voir encore photo de capture d’écran ci-jointe). Je suis allé à la boutique Bell du Centre Rideau pour avoir l’aide promise pour l’annulation de contrat. On m’a expliqué que, contrairement à ce que M. Parent m’avait promis, ils ne pouvaient offrir le support pour l’annulation du service. J’ai donc été résilient et me suis résigné à recommencer l’attente au téléphone. Ce nouvel appel a commencé à 15:46. J’ai pu parler à une agente, celle-ci m’a encore affirmé qu’elle devait me transférer à un autre département mais que son coordonnateur me téléphonera après une heure pour prendre en note mes doléances sur le service à la clientèle (ce qu’il n’a jamais fait). Encore une fois, j’ai attendu un total de 1 heure 6 minutes. J’ai dû finalement mettre fin à cet appel car j’avais un rendez-vous à mon bureau à  17:00 (une opération que j’ai commencé sur mon heure de lunch a duré toute l’après-midi). Le lendemain, le 7 septembre, j’ai recommencé l’attente. J’ai appelé le service à la clientèle à 8:33, après 1 heure 1 minute d’attente en français, on m’a transféré au second service. Cette fois-là, j’ai été plus chanceux et on a finalement annulé mes 2 sim cards après 1 heure 19 minutes d’attente (voir photo de capture d’écran ci-jointe).

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Pour résumer, j’ai passé un total de 4 heures et 2 minutes au téléphone à entendre la musique de Bell pour pouvoir annuler mon contrat. Je trouve ceci inadmissible. J’ai la chance d’avoir un travail à horaire flexible qui m’a permis de faire cette opération. Ce n’est pas le cas de la majorité des consommateurs canadiens. Le CRTC devrait songer à règlementer plus sévèrement cette industrie dans laquelle les 3 principales compagnies (Rogers, Telus et Bell) contrôlent, selon le IBIS World Industry Report (NAICS) 96.8% du marché. Pour l’économiste que je suis, il ne s’agit clairement pas d’une situation de concurrence. L’absence de règlementation stricte est une aberration. Il est de l’intérêt de tous les consommateurs canadiens d’avoir un plus grand contrôle règlementaire sur ces compagnies.

QUE PENSER DE L’ÉVOLUTION DE LA PLUTONOMIE AU CANADA?

Le revue Optimum, une revue du Centre d’études en gouvernance de l’Université d’Ottawa vient de faire paraître un de mes articles sur l’évolution de la plutonomie (i.e. concentration des revenus et richesses dans le haut de la distribution). Ceux qui sont intéressés peuvent lire l’article sur:

http://www.optimumonline.ca/article.phtml?lang=french&id=527

L’inscription à la revue est gratuite.

Pourquoi je songe sérieusement à voter pour le Parti Libéral du Canada le 19 octobre prochain.

La majorité des canadiens veulent changer le gouvernement actuel et malgré celà, selon les derniers sondages, il est possible que le Parti Conservateur de Stephen Harper puisse former le prochain gouvernement. Face à ce constat, il convient de se demander comment est-ce qu’un parti, qui est tellement éloigné des valeurs d’une grande majorité des canadiens, puisse-t-il gagner des élections. La réponse est simple. Au Canada, le parti qui forme normalement le gouvernement est celui qui obtient le plus grand nombre de députés. Le député, quant à lui, est élu dans sa circonscription s’il est le candidat ayant reçu le plus grand nombre de votes, pas nécessairement la majorité de votes. Il suffit donc que le vote de l’opposition soit suffisamment divisé sur plus d’un parti pour que le Parti Conservateur puisse espérer continuer de gouverner. Le Parti Libéral du Canada propose dans sa plate-forme une réforme du système électoral pour éviter ce genre de situations. Élire un gouvernement Libéral majoritaire permettrait donc d’espérer que cette élection soit la dernière avec ce genre de problème. Ceci constitue pour moi une raison majeure de voter pour le Parti Libéral du Canada.

En plus, il y a quelques raisons au niveau de la politique économique qui me poussent à voter pour le Parti Libéral du Canada. Présentement, celui-ci a une plate-forme de politique économique qui est, pour cette élection, plus social-démocrate que celle du Nouveau Parti Démocratique. En premier lieu, si nous adoptons une perspective keynésienne de l’analyse macroéconomique, nous désirons que le gouvernement fédéral utilise le budget public comme instrument de stabilisation de l’activité économique. Pour y arriver, le gouvernement doit avoir une politique de budgets équilibrés sur l’ensemble d’un cycle économique, c’est-à-dire qu’il doit faire des déficits en période de récession et faire des surplus en période de vaches grasse. Malheureusement, tant le Parti Conservateur que le Nouveau Parti Démocratique s’engagent à ne pas faire de déficit, même en période de récession. Ces promesses, si elles sont tenues, seraient déstabilisantes pour l’économie canadienne et contribueraient à faire augmenter le taux de chômage. Nul besoin d’être un génie en science économique pour comprendre que les personnes les plus démunies écoperaient plus que leur part de ce fardeau économique inutile. Ceci est un soucis majeur puisque le Canada vient tout juste d’entrer de nouveau en récession.

Finalement, au niveau de la politique fiscale, le Parti Libéral du Canada propose de diminuer le taux d’imposition fédéral sur la tranche de revenu entre 44 701$ et 89 401$ de 22% à 20.5%. Pour financer cette baisse, il propose de créer un nouveau palier d’impôt pour les revenus au-dessus de 200 000$. Ces revenus se verront imposés à un taux de 33% (au lieu de 29%) au niveau fédéral. Ceci signifie que toutes les personnes déclarant entre 44 701$ et 216 762.50$ de revenus imposables (après les déductions) sortiront gagnant de cette réforme. Pourquoi 216 762.50$? Parce que même les personnes avec des revenus imposables excédant 200 000$ profitent de la baisse d’impôt sur la tranche de leurs revenus qui se situe entre 44 701$ et 89 401$. Ce gain vient compenser les pertes sur les premiers dollars d’impôt supplémentaires sur les revenus en excédant de 200 000$. En conclusion, seules les personnes dont le revenu imposable excèede 216 762.50$ seront perdantes après cette réforme. Une petite recherche sur la base de données Cansim de Statistique Canada (série 204-0002) nous indique, qu’en 2012, il faillait avoir 215 700$ de revenu total de marché afin de faire partie des revenus les 1% les plus élevés. On peut donc raisonnablement penser que la situation financière d’au moins 99% des canadiens se trouvera améliorée suite à l’élection d’un gouvernement Libéral majoritaire. Pour ceux qui perdront, comme ils sont les personnes ayant le plus bénéficié de la croissance des revenus au courant des trente cinq dernières années, il est normal, qu’elles soient mises légèrement à contribution. C’est un pas dans la bonne direction. Ce pas est insuffisant selon moi mais il a le mérite d’aller dans la bonne direction. Le NPD, quant à lui, refuse de revoir la taxation des hauts revenus.

Pour ces raisons, je considère sérieusement voter pour le Parti Libéral du Canada le 19 octobre prochain.

Réflexions sur la performance économique du gouvernement Harper

Dimanche dernier, le Premier Ministre, Stephen Harper a déclenché la campagne électorale. Stephen Harper tente de vendre la performance économique de son gouvernement en comparant la croissance économique du Canada des dernières années avec celle des autres pays du G7. Selon lui, le Canada aurait la meilleure performance économique comparative des pays du G7. Les partis d’oppositions quant à eux prétendent que la performance économique du gouvernement conservateur est pitoyable. Qu’en est-il?

G7

Le graphique ci-dessus présente l’évolution du PIB pour les 7 pays membres du G7. À la lecture de ce graphique, l’affirmation du Premier Ministre semble tenir la route puisque, parmi ce groupe de pays, le Canada semble être le pays ayant le moins été touché par la crise de 2008-2009. Il a en plus eu la meilleure progression du PIB entre 2006 et 2014, soit durant tout le mandat du Parti Conservateur. Devons-nous conclure que le Premier Ministre dit vrai? Absolument, ces données sont irréfutables! Devons-nous alors affirmer que les partis d’opposition errent en affirmant que la performance économique du gouvernement actuel est pitoyable? Pas nécessairement. La croissance du PIB est influencée par les politiques économiques mises en place par un gouvernement. Elle est par contre aussi influencée fortement par d’autres facteurs tels que la conjoncture économique mondiale, la structure industrielle du pays, l’évolution de la qualification de la main d’œuvre, etc. La seule façon de répondre de façon non-équivoque à cette question serait de comparer la croissance du PIB du Canada entre 2006 et 2014 sous le gouvernement conservateur avec celle qu’aurait connu le Canada, durant la même période sous un autre gouvernement. Malheureusement, cette comparaison est impossible, puisqu’on ne peut pas réécrire l’histoire. C’est une des difficultés majeures en économie lorsqu’on veut étudier l’impact d’une politique économique. On doit alors se résigner à essayer de trouver quel serait la comparaison la plus proche de cette comparaison idéale.

CanadaOz

Au moment d’écrire ces lignes, je suis en Australie où j’effectue un séjour de recherche au School of Economics de l’University of Queensland. Il m’est alors venu à l’esprit de comparer la croissance économique du Canada durant cette période avec celle de l’Australie. Pourquoi ce choix? Essentiellement parce que les deux pays ont une économie qui dépend en grosse partie sur les exportations de ressources naturelles. La comparaison est donc plus appropriée que celle avec les pays du G7. Qu’en est-il de la performance économique du Canada lorsqu’elle est comparée avec celle de l’Australie. Si on se réfère au graphique ci-dessus, l’Australie a été beaucoup moins touchée que le Canada par la crise de 2008-2009 et la croissance économique cumulative sur la période semble de beaucoup supérieure à celle du Canada. Qu’est-ce qui peut expliquer cette différence. La proximité de l’Asie favorise les exportations australiennes vers la Chine et l’Inde, ce qui est hors du contrôle des deux gouvernements. Par contre, une partie de a différence peut être due aux choix différents de politiques de stabilisation économique qu’on choisit les deux pays. L’Australie était dirigée par un gouvernement Labor (le parent politique du NPD) durant la majorité de cette période.

Surplus

Le graphique ci-dessus étudie l’évolution des surplus budgétaires des gouvernements australiens et canadiens. Beaucoup d’économistes s’entendent sur le fait qu’un budget public doit être équilibré sur l’horizon d’un cycle économique. Ceci signifie qu’en période de forte croissance, on doit réaliser des surplus budgétaires afin que dans les périodes de difficultés économiques le gouvernement puisse soutenir l’économie en augmentant ses dépenses, ce qui cause des déficits. Comment évaluer les décisions du gouvernement Harper dans ce contexte. Au début de son mandat, alors que le Canada connaissait une période de forte croissance, le gouvernement conservateur a décidé, pour des raisons purement idéologiques, de diminuer le taux de la TPS. Ils ont fait l’inverse de ce qui serait prescrit par une saine gestion des finances publiques. Cette diminution de la TPS a diminué sa marge de manœuvre face à la crise. Au début de la crise, les deux gouvernements enregistrent des surplus budgétaires. Ceux-ci sont moins élevés au Canada puisqu’on a diminué la taxation. Au moment où la crise se présente, le gouvernement de l’Australie est beaucoup moins hésitant à augmenter les dépenses afin de soutenir l’économie. Quel est le bilan à la fin de la période qui nous intéresse? Le PIB australien a augmenté de 24.5% durant la période alors que celui du Canada n’a augmenté que de 14%. Il y a une différence énorme de plus de 10 points de pourcentage de croissance. Est-ce que la performance économique du Canada aurait pu être aussi bonne que celle de l’Australie durant la période. Il est difficile de l’affirmer hors de tout doute. Par contre, je suis convaincu qu’une meilleure gestion des politiques de stabilisation macroéconomique aurait pu permettre au Canada de performer beaucoup mieux. En conclusion, si vous décidez de voter pour Stephen Harper, vous devez trouver une autre raison que la performance de son gouvernement au niveau de la gestion de l’économie canadienne pour justifier votre vote.

Comment mesure-t-on la plutonomie?

Dans ce post, je réfère à un article de vulgarisation publié par la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa. Cet article porte sur une publication que j’ai co-écrit avec Myra Yazbeck et qui paraîtra dans la revue Social Choice and Welfare. L’article s’inscrit dans le cadre des événements de protestation « Occupy Wall Street », suite à la crise économique de 2007-2009. Dans ce texte, nous offrons une première tentative de formalisation des mesures du niveau de plutonomie, c’est-à-dire à quelle point les économies sont caractérisées par une partie de plus en plus importante des revenus et de la richesse qui est détenue par une petite minorité. Cet article de vulgarisation peut être lu sur:

https://sciencessociales.uottawa.ca/sites/default/files/public/research/fra/documents/plutonomiemondedidees.pdf

Note: La Faculté ne m’a pas envoyé les épreuves avant de mettre le tout en ligne. Il y a une erreur sur le diagramme de gauche du graphique: ils ont inversé les identification de la ligne « égalité » avec la courbe « US2007 ».

Comment devrions-nous choisir entre services publics et services privés?

Depuis quelques années à Ottawa et depuis que le nouveau gouvernement libéral a été élu à Québec, l’ère est au démantèlement des services publics. Dans ce contexte, il convient de se demander quel type de production, public ou privé, serait le plus apte à promouvoir le bien-être de la population canadienne ?  Cette question a fait couler beaucoup d’encre et les opinions sont partagées.  D’un côté, il y a les tenants d’un gouvernement fort et producteur qui ne jurent que par la production publique.  Avec la chute des systèmes socialistes de type soviétique à la fin du 20ème siècle, les tenants de cette position sont, par contre, de moins en moins nombreux.  D’autre part, il y a les tenants d’un état minimal avec un secteur privé plus présent.  Ceux-ci ont un plus grand auditoire depuis l’effondrement du bloc de l’est mais leur position n’en est pas moins dogmatique.  L’opinion de l’auteur de ces lignes est qu’il est alors primordial de biens analyser le pour et le contre de chaque type de production et de prendre des décisions éclairées qui tiennent compte de chaque situation particulière et qui ne peuvent certainement pas émaner de recommandations générales.

La théorie économique a de la difficulté à expliquer les différences fondamentales de performance entre la production publique et privée.  On suppose souvent une différence exogène dans l’habilité des gestionnaires publics et privés à minimiser les coûts pour un niveau de production donné. Le caractère exogène de l’explication n’est pas satisfaisant pour l’économiste qui souhaite expliquer de façon endogène à un modèle la différence entre les deux types de production.  L’explication de cette différence vient présentement de l’impossibilité d’avoir des contrats complets.  En effet, comme le suggère Williamson (1985), si les contrats sont complets, une entreprise publique peut imiter la forme d’organisation d’une entreprise privée et obtenir la même performance ou vice et versa.  Par contre, en présence de contrats incomplets, l’agent économique à qui appartiennent les droits résiduels de contrôle a de l’importance.  C’est les objectifs de ce dernier qui détermineront les incitations économiques auxquelles feront face les gestionnaires et qui détermineront, par le fait même, la performance productive de la firme.

Plusieurs études empiriques sur les performances relatives des différents types de propriété semblent conclure que la propriété privée d’une firme entraîne une plus grande efficacité de celle-ci.  Malheureusement, malgré le nombre élevé d’études effectuées sur le sujet, les conclusions qu’on peut en tirer sont difficilement généralisables.  Le fait d’observer que le secteur public est caractérisé par une moins grande efficacité que le secteur privé ne signifie pas pour autant que le secteur public introduit une inefficacité indésirable.  En effet, dans les sociétés capitalistes mixtes modernes les interventions gouvernementales se font dans des secteurs caractérisés par des structures de marché particulières qui sont moins compétitives que la moyenne des secteurs où on observe la propriété privée des firmes.  La mesure des performances relatives des firmes publiques et privées devrait prendre en compte ces facteurs car autrement, on crée un biais favorable pour la propriété privée des firmes. À ma connaissance, une seule étude a comparé la performance de firmes publiques et privées opérant dans le même marché. Il s’agit d’une comparaison entre le Canadian National et le Canadian Pacific entre 1956 et 1975. Il s’agit de deux compagnies canadiennes de transport ferroviaire. À cette époque, le Canadian National est sous propriété publique alors que le Canadian Pacifique est sous propriété privée. Les deux compagnies opèrent exactement dans la même industrie, sur le même territoire. Pour Caves and Christensen (1980), il s’agissait de la comparaison parfaite qui permettrait d’établir lequel des types de production, publique ou privée, était supérieur. Leur conclusion est que la performance des deux firmes est similaire et qu’il était impossible dans ce cas d’établir la supériorité d’un mode de production par rapport à l’autre. Ceci étant dit, il est évident que si le gouvernement crée un monopole dans un secteur qui serait autrement très compétitif (comme par exemple dans la distribution de breuvages), il induirait une diminution de la performance de ce secteur.

En terminant, il convient de souligner un dernier problème associée à la mesure de la performance des activités gouvernementales. En absence de mesures d’output basés sur les prix de marché, les comptes nationaux supposent que l’output du secteur public est égal aux dépenses sur les facteurs de production (entre autres, les salaires) et force ainsi les gains de productivité du secteur public à être nuls. Il faut alors prendre avec une certaine dose de scepticisme toute personne utilisant ces données pour établir la supériorité du secteur privé. Atkinson (2005) avait d’ailleurs suggéré au gouvernement britannique de baser les mesures de l’output public sur d’autres variables afin de contourner ce problème. Gu et Morin (2014) ont appliqué cette recommandation afin de mesurer les gains de productivité dans le secteur des hôpitaux publics au Canada. Ils en arrivent à la conclusion que le volume de production de ce secteur a augmenté de 4.3% annuellement entre 2002 et 2010 et que la productivité du travail dans les hôpitaux canadiens a augmenté de 2.6% annuellement durant cette même période. Ces chiffres se comparent avantageusement avec les chiffres du secteur privé.

En conclusion, je crois qu’il faut éviter à tout prix des approches dogmatiques visant au démantèlement de l’État. Ce genre d’approche est dangereux et n’est malheureusement pas appuyé sur des faits et des connaissances.

Références : 

Atkinson, Anthony (2005), Atkinson Review: Final Report Measurement of Government Output and Productivity for the National Accounts (Norwich, U.K.: HMSO). http://www.ons.gov.uk/ons/guide-method/method-quality/specific/public-sector-methodology/articles/atkinson-review-final-report.pdf

Caves, D.W. et L.R. Christensen (1980), The Relative Efficiency of Public and Private Firms in a Competitive Environment: The Case of Canadian Railroads, Journal of Political Economy, 88, 958.976.

Gu, W. et S. Morin (2014), Experimental Measures of Output and Productivity in the Canadian Hospital Sector, 2002 to 2010, Research Paper, The Canadian Productivity Review, Statistiques Canada. http://www.statcan.gc.ca/pub/15-206-x/15-206-x2014034-eng.pdf

Williamson, O. (1985), The Economic Institutions of Capitalism, Free Press, New York.

Une proposition de politique walrasienne en ce jour du souvenir : Il est probablement souhaitable que les ressources naturelles non-renouvelables soit mises sous le contrôle d’une agence publique internationale.

Aujourd’hui, le Canada a rendu hommage aux soldats canadiens tombés au combat. Les deux derniers, l’adjudant Patrice Vincent et le Caporal Nathan Cirillo, sont tombés en sol canadien, victimes d’attaques effectuées par des déséquilibrés influencés par la doctrine de l’État islamique et plus généralement par l’interprétation wahabite de l’Islam. Le wahabisme, courant très minoritaire chez les musulmans sunnites, doit sa visibilité et son influence aux recettes de la rente pétrolière d’Arabie Saoudite.

Ceci nous emmène donc à nous questionner sur la gestion des recettes des ressources naturelles non-renouvelable en général. Y a-t-il une structure de gestion de ces ressources qui serait économiquement et socialement plus souhaitable? Karl Marx avait dit à propos de ces ressources naturelles que « Du point de vue de l’organisation économique supérieur de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. »[i]. Karl Marx n’était pas le seul philosophe du XIXème siècle à préconiser la propriété collective des ressources naturelles. Léon Walras, un des pères de l’économie néoclassique, croyait que la terre devait être nationalisée, ce qui ferait sursauter plusieurs néolibéraux qui se réclament héritiers de sa pensée philosophique. Plus spécifiquement, il énonce le « théorème » suivant :   « Les terres sont de droit naturel la propriété de l’État. » et poursuit en disant « En d’autres termes, les terres appartiennent à toutes les personnes en commun parce que toutes les personnes raisonnables et libres ont le même droit et le même devoir de poursuivre elles-mêmes leur fin et d’accomplir elles-mêmes leur destinée, et sont au même titre responsables de cette poursuite et de cet accomplissement. Ici s’applique le principe de l’égalité des conditions qui veut que nous puissions tous profiter également des ressources que la nature nous offre pour exercer nos efforts. ».[ii]   La propriété publique des ressources naturelles serait même compatible avec une vision libertarienne à condition d’imposer un partage égal de la rente foncière comme principe d’appropriation originelle. [iii]

En plus de l’argument philosophique en faveur d’une propriété publique des ressources naturelles, les ressources naturelles non-renouvelables produisent un effet indésirable : elles sont la cause de plusieurs conflits armés. Bien que les évidences empiriques sur l’impact des ressources naturelles renouvelables, telles que l’eau, sur les conflits armés ne soient pas très fortes[iv], il en va autrement pour les ressources naturelles non-renouvelables, telles que le pétrole et le diamant. Certains avancent l’argument que ces ressources crééent des opportunités de financement pour certains groupes rebelles, tels que l’État islamique. Ces ressources font aussi de l’État une cible plus intéressante à cause du pouvoir liés à la rente de la ressource. Finalement, ces ressources rendent les mouvements séparatistes plus attrayants (lorsque la ressource est située sur le territoire qui réclame la sécession). À ce sujet, les évidences empiriques semblent indiquer une courbe en U inverse liant la quantité de ressources non-renouvelable à la présence de conflit. [v] La puissance de l’État est le principal argument théorique expliquant la partie décroissante de la courbe en U inverse au-delà d’un certain niveau de ressource. Certains États comme l’Arabie Saoudite, ont à leur disposition une quantité suffisante de ressources pour pouvoir acheter la paix sous forme de répression, de patronage ou de politiques de redistribution. Mon hypothèse (ce n’est qu’une hypothèse) est qu’au-delà d’un certain niveau, l’État devient lui-même un entrepreneur important sur le marché international de la ressource.

Pour des États n’ayant pas la même dotation en ressource naturelle, probablement que des entrepreneurs privés viennent supporter soit l’État, soit des groupes rebelles afin d’avoir accès à la ressource. Mais qui seraient ces entrepreneurs privés et quels sont les incitatifs économiques auxquels ils font face? Afin d’illustrer une réponse potentielle à cette question, considérons deux types de firmes: une firme de haute technologie et une firme de pétrole. Dans un premier temps, considérons la firme de haute technologie. Si elle veut augmenter sa part de marché, elle doit innover, proposer un nouveau produit. Que se passe-t-il maintenant pour la firme de pétrole? Une des façons potentielles d’augmenter sa part de marché est de financer un groupe armé afin de s’approprier une région abondante en cette ressource. Théoriquement, cet incitatif économique existe et pourrait expliquer la courbe en U inverse, les États et les groupes rebelles dans les régions moins abondantes en ressource devant s’associer avec des entrepreneurs privés. À ce moment, il n’y a plus monopole de la violence et on peut assister à l’émergence d’un conflit.

Quelle que soit la théorie expliquant le lien entre la présence de ressources naturelles non-renouvelables et l’émergence et la durée des conflits armés, le coût humain associé à ses conflits surpasse largement tout bénéfice que pourrait apporter la propriété privée ou nationale de ces ressources. C’est pourquoi mon intuition me suggère qu’il serait souhaitable que ces ressources soient mises sous propriété publique internationale, tant pour les raisons philosophiques mises de l’avant par Marx, Walras et certains libertariens, que pour des raisons purement économiques telles que les coûts associés aux conflits causés par ces ressources. Il faut par contre demeurer prudent à ce sujet. La création d’une agence internationale de gestion de ces ressources pourrait bien devenir elle-même sujette à la corruption et aux pressions des différents lobbies. À ce stade, je crois tout de même que le sujet mérite une réflexion.

[i] Cité à la page 118 dans Khazri, A. (2011), Le développement durable et les conflits armés, Télescope, 17(2), 114-130.

[ii] Walras, L. (1896), Études d’économie sociale : théorie de la répartition de la richesse sociale, p.218, Editions F. Pichon, Paris.

[iii] Cette idée est proposée par Hillel Steiner et Peter Vallentyne. Voir Arnsperger, C. et P. van Parijs (2003), Éthique économique et sociale, La Découverte, Paris.

[iv] Le lecteur peut consulter Theisen, O.M. (2008), Blood and soil? Resource scarcity and internal armed conflict revisited, Journal of Peace Research, 49(1), 81-96.

[v] Voir Collier, P. et A. Hoeffler (1998), On economic causes of civil war, Oxford Economic Papers, 50(4), 563-573; Collier, P. et A. Hoeffler (2004), Greed and grievance in civil war, Oxford Economic Papers, 56(4), 563-595 et Basedau, M. et J. Lay (2009), Resource curse or rentier peace? The ambiguous effects of oil wealth and oil dependence on violent conflict, Journal of Peace Research, 46(6), 757-776.